PHILOSOPHIE

« Je recherche le goût de la mémoire qui a forgé les lieux : capter et préserver l’âme des lieux, ce point d’ancrage immatériel entre l’histoire des hommes et le passage du temps.

Je suis fascinée par les lieux tombés en désuétude, par l’état d’abandon dans lequel ils se trouvent, dont le faste s’est éteint, faute de vie.

Cela tient à un questionnement quasi existentiel sur la précarité du temps.

Et puis après le long processus de création et de réhabilitation, naissent cette joie et cet enchantement d’avoir redonné une destinée aux lieux, d’avoir façonné un cadre de vie à l’image de ses habitants pour qu’ils s’y sentent heureux et que, depuis cet antre si personnel, ils puissent se ressourcer, rayonner, balanciers de la vie où les enjeux architecturaux sont d’abord des enjeux infiniment humains.

Dans mon regard, ce métier pressenti depuis ma prime jeunesse n’est pas un travail mais une perpétuelle recherche, une philosophie de vie. Si je devais résumer pourquoi je le fais, je dirais simplement que c’est d’abord pour rendre le quotidien plus beau, le sortir de son côté uniquement pragmatique, l’amener dans une dimension esthétique. Avec comme idéal la recherche de la beauté, que l’on voudrait absolue et éternelle, pour magnifier nos univers de vie, ré-enchanter le quotidien et les relations humaines qui s’y déploient. » AD

CALON SEGUR

Au premier abord, l’envoûtement est immédiat.

Calon Ségur est une perle qui a façonné son écrin ; ce domaine clos de murs, où la quiétude s’invite, préserve son vignoble, sa chartreuse XVIIIè, ses jardins, sa chapelle. Au loin, le clocher de Saint-Estèphe, l’estuaire de la Gironde où les vignes cotoient l’océan en devenir.

Comment ne pas déranger cet ordre, semblant si naturel qu’il se joue de sa rigueur pour devenir organique et feutré, et qui pourtant bruisse du travail des hommes. Cette intimité et ce mystère sont à préserver à tout prix.

Chaque maison a son langage ; d’emblée cette propriété me parle.

Elle prend dans son sillage ce que j’affectionne plus que tout : une beauté ineffable, un joyau du patrimoine en symbiose avec son exceptionnel terroir, les savoir-faire réunis qui augurent une aventure humaine riche de sens.

Le Maître des lieux veille sur son domaine au plus profond de sa genèse et de sa spécificité ; il lui réserve attentions et intentions justes et à propos.

Le projet architectural pourrait être une métaphore de l’élaboration du vin ;

il s’exprime dans les mêmes termes : s’émerveiller, analyser, laisser mûrir, décanter, structurer, assembler, patienter, déguster.

Je recherche le goût de la mémoire qui a forgé les lieux : capter et préserver l’âme des lieux, ce point d’ancrage entre l’histoire des hommes et le passage du temps, qui se ressent sans se laisser définir entièrement.

Combien de fois hélas, ce lien si ténu fut irrémédiablement détruit car tellement fragile si l’on n’y prend garde. Alors, nous serons discrets, sans manquer pour autant de caractère ; il ne peut en être autrement pour célébrer un grand cru classé où élégance rime avec puissance.

La structuration des espaces sera limpide pour servir la lumière et l’infini : les perspectives sont dégagées, les vues traversantes sont mises en exergue, les enfilades des pièces sont soulignées, les charpentes d’origine sont libérées pour amplifier les volumes majestueux. L’œil se laissera porter le long de ces axes directeurs pour s’attacher ensuite aux détails, à moins que cela ne soit l’inverse.

Les premières démolitions nous donnent raison : les enduits au ciment étouffants, datant de ces années où la modernité entendait tout résoudre, sont ôtés et nous laissent entrevoir une structure initiale à suivre que l’on avait pressentie. Les plafonds aux plâtres trop tirés au cordeau laissent apparaître des plafonds de bois « à la française » ; l’archéologie du bâtiment mise à jour nous dévoile son histoire qui sera notre guide.

Mais que faire de tous les éléments manquants ? Si tout est déjà visualisé dans l’imaginaire, il faudra l’exprimer dans la matière avec subtilité.

Cette belle et claire structure sera habillée élégamment, sans ostentation, car ce lieu de villégiature au milieu des vignes fut d’abord une « aristocratique maison des champs », traversant les ans jusqu’à nous.

Un juste équilibre se crée, instaurant le raffinement dans la sobriété, gardant une certaine austérité altière qui sera pourtant chaleureuse.

Les étoffes en soie, lin, coton, laine, s’expriment en damas, velours, piqués, épinglés pour sublimer les ambiances.

Les couleurs sont minérales et végétales ; elles portent l’empreinte cristalline des graves, les tons calcinés des ceps balayés par les intempéries, les tons bronze et mordorés des métaux patinés mais aussi la fraîcheur des ramures d’un jeune feuillage. Quelques teintes sophistiquées s’y entremêlent : ce bleu de Prusse velouté et profond, si fortement associé au portrait du marquis de Ségur ; de mystérieux grenats comme la robe des vins.

Les mobiliers et objets choisis confèrent une atmosphère à la fois feutrée et sans artifices, pour atteindre l’élégance sobre recherchée.

Chaque pièce a sa spécificité, son univers en soi et, lorsque les Maîtres des lieux et leurs invités leur donneront vie, toutes participeront à l’ensemble.

Ce havre à l’abri du monde, tout en y participant, leur livrera le plaisir et la délectation de l’art de vivre à leur image.

Sonder l’essence de Calon Ségur c’est aussi en restituer, par les sens, son esprit.

Anne Derasse
Architecte d’intérieur- Historienne de l’Art